Une arrivée révolutionnaire

Notre séjour en Arménie commence quelques semaines avant notre arrivée sur ces Terres. Depuis plusieurs semaines, les médias nous informent : l’Arménie se soulève. « Le peuple a gagné », crient les dizaines de milliers d’Arméniens en liesse dans les rues d’Erevan, leur capitale. Après onze jours de manifestations, ils ont remporté leur bras de fer avec Serge Sarkissian, le Premier ministre, qui a démissionné ce lundi 23 avril – écrivait Libération. Le soulèvement porté par le leader de l’opposition Nikol Pachinian ne semble cependant pas vouloir s’estomper. Le 27 avril, veille de notre arrivée en Arménie, les services de sécurité Ariane nous conseillent fortement d’éviter « les zones de manifestation au centre d’Erevan ». Le ton monte, Nikol Pachinian a promis un « tsunami politique » s’il n’était pas élu Premier ministre et  a appelé les Arméniens à sortir dans la rue. C’est en masse que les Arméniens répondent. Depuis la frontière iranienne, nous traversons le pays pour rejoindre Erevan. 371 km de route parsemés de villes et villages en fête. Le temps de voyage est triplé et pour cause, de nombreux barrages éphémères sont mis en place. BBQ et fanfares sont installés, villageois et automobilistes invités à danser et grignoter au nom de l’Arménie en lutte. Le ton est bon enfant, la chaleur des Arméniens promet de belles rencontres…

 

 

Erevan ou Yerevan

A deux pas de l’opéra d’Erevan, nous déposons finalement nos bagages. Anna et son époux nous accueillent plein d’entrain. Débutants dans le métier, ce beau couple prend soin de nous venter les beautés de la ville et de la région. Le programme établi, nous débutons la visite par la Cascade !

 

 

La Cascade

La Cascade est un lieu d’intérêt majeur d’Erevan. Ce monument est érigé au bout d’une longue place animée de bars et restaurants en tout genre et dont nous prendrons soins de profiter plus tard dans la soirée. Pour le moment, il nous faut nous attaquer à la colossale ascension de cette œuvre qui compte pas moins de 572 marches pour atteindre 118 m de haut. La Cascade relie le centre-ville à des espaces de verdure, le contraste est saisissant entre ces deux lieux. En haut, on admire ainsi une vue unique sur la ville mais aussi sur le mont Ararat. A 5165 mètres d’altitude, le Mont Ararat est le symbole de l’Arménie. Un symbole qui se trouve aujourd’hui, pour le plus grand malheur des Arméniens, en Turquie. Serait-ce pour leur faire oublier cet affront qu’il se cache le plus souvent derrière un voile nuageux ?

 

 

 

 

Alphabet arménien

Le lendemain, nous remontons la Cascade sous un soleil de plomb. Sur notre droite, une petite ruelle même au Matenadaran, le musée des manuscrits. L’histoire du lieu remonte à l’époque de la création de l’alphabet arménien, au 5e siècle après JC. Ces ouvrages sont les témoins d’une histoire et d’un peuple fort. La collection, à l’origine issue du dépôt de manuscrits du catholicossat d’Etchmiadzine, siège de l’Église apostolique arménienne, s’est depuis énormément enrichie. Désormais, la collection comporte environ 20 000 manuscrits. Ils incluent presque tous les domaines de la science et des cultures anciennes et médiévales : histoire, géographie, grammaire, philosophie, droit, médecine, mathématiques, cosmographie, théorie du calendrier, chimie, alchimie, traductions, littérature, chroniques, musique et théâtre. Pendant quelques heures, nous oublions le temps présent et arpentons le passé. Nous nous émerveillons devant de précieuses enluminures, colorées des manières les plus incroyables : feuille d’or, sang d’insecte, ou encore urine d’animaux !

 

 

 

Nikol ! 

Le retour au présent se fait brusque, lorsqu’à notre arrivée au Gite nous retrouvons nos hôtes assis silencieux devant leur ordinateur. La radio tourne en boucle. Plus de 20 000 personnes se seraient rassemblées à Erevan à l’appel de l’opposant Nikol Pachinian, qui accuse le parti au pouvoir de vouloir entraver son élection au poste de Premier ministre. Anna nous raconte l’avancée des discutions en cours au Parlement. Soudain, le son de la radio est étouffée par des voix par centaines. Sur l’écran de l’ordinateur, nous reconnaissons l’entrée de notre rue. « Regarde c’est Nikol ! » s’écrit nos hôtes. Ni une ni deux, nous voilà entrainé tant bien que mal dans la foule. Les Arméniens en masse, hommes, femmes, enfants marchent scandant haut et fort leur soif de justice. L’ambiance sereine, propre à ce peuple, n’enlève en rien la ferveur et la foi qui les soulève. Devant nous un pays réclame ses droits. Anna, le regard remplit d’espérance avance. Ici l’inégalité est immense, pourtant pauvres et nouveaux riches s’unissent et réclament ensembles. L’aspiration, la soif du peuple est forte, si forte, qu’il est dur de retenir ses larmes. 

 

 

Histoire Arménienne 

L’histoire de l’Arménie se déploie sur plusieurs millénaires, depuis la Préhistoire. Au carrefour de grands empires – perse, parthe, romain, sassanide, byzantin, arabes, turc, mongol, ottoman, séfévide ou encore russe – son territoire est sans cesse disputé. L’une des prises de pouvoir les plus marquantes est cependant le génocide arménien qui désigne l’annihilation physique des chrétiens arméniens dans l’Empire ottoman entre le printemps 1915 et l’automne 1916. Parfois considéré comme le premier génocide du 20e siècle, on estime qu’entre 664 000 et 1,2 million de personnes ont péri, massacrées en masse et assassinées, victimes de mauvais traitements systématiques, du froid et de la faim. La plus grande partie de ses persécutions furent perpétrées par les autorités ottomanes qui avaient pour but de renforcer la domination des Turcs musulmans au centre et à l’est de l’Anatolie. L’élimination des Arméniens fut de plus étroitement liée aux événements de la Première Guerre mondiale. Au printemps 1915, le gouvernement ottoman, craignant que l’invasion des troupes ennemies ne pousse les Arméniens à s’allier à celles-ci, organisa la déportation de la population arménienne des régions frontalières du nord-est. Au cours des mois suivants, presque toutes les régions étaient concernées, quelle que fût la distance jusqu’aux zones de combat. Si l’extermination massive des Arméniens en 1915-16 est à l’origine du terme génocide, et de sa codification en droit international, ce dernier n’est toujours pas reconnu par tous. Parmi les réfractaires, la Turquie, s’y refuse, considérant que les deux pays ont souffert de cette guerre. Leurs relations restent de nos jours particulièrement tendus. 

Face à l’horreur, les Arméniens ont cependant toujours fait preuve d’une volonté farouche de conserver leur identité nationale et c’est ici, devant ce monument de commémoration que le combat se poursuit.  Ce soir, sur cette colline, loin de la ville, assise sur ses marches, mes yeux fixent cette flamme éternelle. « A vous je demande, pourquoi vos voix ne semblent-elles pas résonner aux oreilles de ceux qui s’emblent oublier ? En 6 mois de marche à travers l’Asie, nous avons trop de fois affronté les conséquences humaines des Génocides, guerres et enclavements passés et présents pour qu’une flamme suffise à ma colère. » 

 

 

Religion d’Etat

Nouveau jour. Nous choisissons aujourd’hui d’expérimenter la ville à l’aveuglette. Erevan est une ville superbe qui invite à flâner. Après plusieurs kilomètres de marche, nous tombons par hasard sur la Cathédrale Nationale Grigor Lusavorich. Après l’avoir googelisé, nous apprenons qu’il s’agit là d’une des églises les plus controversées d’Arménie. C’est une immense cathédrale construite et achevée en 2001 pour célébrer le 1700e anniversaire du christianisme comme religion officielle de l’Arménie. Rappelons que l’Arménie est le premier état à faire, en 301 après JC, du christianisme une religion d’Etat. Le pays est d’ailleurs considéré comme un berceau du christianisme et des civilisations indo européennes.  Il a joué un rôle historique dans leur diffusion. C’est notamment pour cela que bien que situé dans la région du Petit Caucase, soit géographiquement en Asie, l’Arménie est considérée comme faisant culturellement, historiquement et politiquement parlant, partie de l’Europe. Pour en revenir à la cathédrale, l’ensemble est tout simplement énorme. Il compte en fait 3 églises. Sa grandeur impressionne. Plutôt froid, l’édifice est cependant utilitaire avant tout.

 

 

Place de la République

Nos pas nous dirigent finalement sur la place de la République. Autour de celle-ci se trouvent la galerie nationale d’Arménie, le musée d’histoire de l’Arménie et, depuis quelques semaines, le fief de l’opposition. Une esplanade a été érigée, et chaque soir ou presque, des débats y sont orchestrés. Aux abords, des vendeurs par dizaines proposent sandwich, BBQ et boissons. Assis sur les bords de l’étang aux 2 750 fontaines qu’arbore la place, nous profitons des douceurs arméniennes.

Demain nous prendrons la route.

 

YEREVAN, Ne jouez pas avec la voix du peuple

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Content is protected !!