Découverte

Nous n’avions encore jamais visité de site archéologique aussi vaste que celui d’Angkor. Il faut dire que visiter Angkor revient à explorer une partie des vestiges d’une ville immense, accueillant plus de 750 000 habitants sur une superficie d’environ 1 000 km2. Erigée entre le IXème et le XVème siècle, capitale de l’Empire khmer à de nombreuses reprises, elle vue défiler près de 39 rois. Chacun d’eux s’employa à construire un ou plusieurs temples repoussant toujours plus loin les limites de la ville. Si aujourd’hui Angkor est composé d’un ensemble de ruines et d’aménagements hydrauliques (barays, canaux), il est important de prendre le temps de fermer les yeux un instant et d’imaginer sa splendeur d’Antan.

C’est par la magie des mots de Chéa Chheng, « guide poète » au cœur débordant, que nous apprendrons à en dessiner les lignes.

 

 

La visite

8h00 du matin, Chéa Chheng arrête son tuk tuk sur le trottoir bordant la terrasse d’un café. Nous venons d’entrer dans le parc national d’Angkor. « Pour apprécier Angkor, il faut en comprendre le sens profond » commence Chéa. « Les nouveaux guides ne comprennent plus ce qu’est Angkor, ils répètent ce qu’ils ont appris à l’école, mais ce n’est pas la véritable histoire… » Silence. « Asseyons-nous, je vais vous Raconter… »

« Savez-vous pourquoi l’on retrouve autant de temple à Angkor ? La construction des temples permettait aux monarques d’assoir son pouvoir et son autorité, oui, mais il existe une autre raison. Après leur mort, les souverains étaient inhumés et placés dans le sanctuaire du temple. Ce dernier prenait alors une fonction funéraire. C’est pour cela que chaque successeur devait se construire son propre temple, pour protéger le royaume de son vivant et pour préparer son avenir dans l’au-delà… »

 

 

 

Angkor Wat, Angkor Tom…

 

10h00. Nous traversons l’histoire. Angkor Wat, Angkor Tom, Le Bayon…

« Angkor Tom, et ses secrets. Erigé sous le règne du Jayavarma VII, il est tout à fait unique. » Il est caractérisé par la présence de tours à quatre visages. Sur le Bayon, principal temple d’Angkor Thom, chaque visage est orienté vers un point cardinal. Il émane de ces visages un sentiment de puissance mais aussi de bienveillance. Les interprétations diffèrent.  Chéa, lui, choisi d’honorer l’ingéniosité du roi fondateur. Il est selon lui, parvenu à duper ses sujets. Le sourire à la fois paisible et énigmatique qui se dessine sur les lèvres charnues et sensuelles des bouddhas parlait autant aux hindouistes qu’aux bouddhistes. Contentés de voir leur religion aux bonnes grâces du roi chacun s’apaisa. Jayavarma VII parvint ainsi à conserver la paix sur le royaume.

A savoir, Angkor est à l’origine de confession hindouiste. Les temples-montagnes, partout remarquables, sont de configuration caractéristique à cette cosmologie. Ils adoptent la symbolique du mont Meru, axe du monde et séjour mythique des dieux en cinq niveaux concentriques hérissés de 109 tours. C’est en 1181 que Jayavarman VII établit le bouddhisme mahāyāna comme religion officielle. Les constructions prennent alors de l’ampleur avec l’enceinte d’Angkor Thom et le Bayon. Puis le Ta Prohm et le Preah Khan sont construits successivement pendant le XIIe siècle. Cependant l’un de ses successeurs, Jayavarman VIII, dès son avènement en 1243, impose le retour à l’hindouisme et détruit de nombreuses sculptures du Bouddha. Au milieu du XIVe siècle, le bouddhisme reprend le dessus sous sa forme theravāda, sa forme actuelle.

 

 

 

Ta Prohm…

La nature gagne toujours. 

 

 

 

 

14h00. A chaque temple la même cérémonie.

Le tuk tuk s’arrête, notre guide descend de sa moto, retire son casque, allume sa cigarette et prend place. Le sol devient son tableau, traits par traits, il y dessine le monument et en fait ressortir ses secrets. « Ici nous somme à la porte Est de Preah Khan. Dirigez-vous directement au centre du temple, à la croisée des deux bras, vous trouverez un petit autel, prenez à gauche. Au bout vous trouverez une reine sculptée dans la pierre. Regardez bien son nombril et ses apparats. Vous y verrez à la lumière de vos téléphones, quelques poussières de diamants. Ne repartez pas tout de suite. Prenez le temps de tourner sur votre droite, dépassé les gravats, grimpés dessus, et découvrez la seconde reine accompagnée de son gardien… » Car visiter Angkor avec Chéa, c’est aussi jouer, deviner et se perdre. Le genoux abimé, Chéa ne monte plus les marches d’Angkor… Commence pour nous un parcours d’orientation.

 

 

 

 

 

Banteay Srei

16h30, le crépuscule n’est plus très loin et le ciel s’illumine d’un rose flamboyant. Nous sommes à Banteay Srei un temple à part. La finesse des sculptures des frontons à scènes, la belle couleur de son grès rose, la qualité exceptionnelle de sa décoration et de ses sculptures, ses proportions réduites évoquant une maquette, font de ce temple un des joyaux de l’art khmer. Un tel art mérite d’être lu et comprit. Perdu à 20km au Nord-Est d’Angkor, ce temple, entouré d’une végétation abondante, offre une sensation de bien-être.

 

 

 

 

 

De retour auprès de Chéa, à l’ombre d’un arbre, il nous raconte. Autour de nous le monde afflue. Touristes et guides prennent place à nos côtés. Chéa Chheng n’est pas n’importe quel guide… son nom résonne dans la mémoire de beaucoup. Ses poèmes enivrent et résonnent dans les ruine d’Angkor.

 

Soir sur Angkor

« Le ciel se mordore et s’irise

Au sommet du mont Suméru

L’astre s’immobilise

Eclabousse Angkor de lumière.

Vielle cité historique

Angor, son génie et sa langue sculptée dans le gré

Pays de l’Or

Dont la gloire a franchi les siècles.

Cité de pierre pérenne

Plus belle encore sous l’empire du soir,

Les étrangers se pressent

Pour admirer sa magnificence.

Chef d’œuvre de finesse

Et de force guerrière affermissant l’Etat

Angkor à sanctifié cette terre, des origines jusqu’à la fin du Millénaire

Que nous fêtons ce soir. »

Chea-Cheng, Traduction : Christophe Macquet

 

 

Toute les belles choses ont une fin!

19h30, Centre-ville de Siem Reap. Assis à l’arrière du tuk tuk, la sensation est étrange. Chéa Chheng, bel homme à l’épaisse chevelure blanche impeccablement peignée ne semble pas avoir été seul à conter cette journée. Au fil des heures, ont successivement parlé « Chéa Chheng l’étudiant phompenhois au brillant avenir, pétri d’idéal et de littérature, Chéa Chheng le moine désireux d’oublier le monde, ou encore Chéa Chheng le simple paysan amoureux de nature »1. Une question nous reste, qui est « Chéa Chheng le déporté au cœur débordant de souffrance » ? Son regard se durcis, il jette successivement un coup d’œil à gauche puis à droite. Fait quelques pas puis revient, il hésite. Doucement la parole se libère « J’ai composé mes premiers vers en secret pour me consoler, dans la désolation du régime des khmer rouges et éviter à mon cœur d’exploser… » Chéa a tant perdu durant cette période. Son œuvre est mélancolique, sa vie vouer à l’histoire. On ne doit pas oublier. Encore aujourd’hui « il faut tout calculer, évaluer… la vérité n’est pas toujours bonne à dire ». Avec retenue il nous glissera « Il ne faut pas m’oublier ».

 

 

 

Engloutis dans la mer de pauvreté, Extrait

« Séparés de l’ainé, séparés du cadet,

Séparés de l’épouse, séparés des enfants,

Séparés du mari, séparés de ses proches,

La grande dislocation des familles !

On n’avait plus personne.

On vivait comme des bêtes

Plus affamés que les damnés des enfers. »

« Enfin, après plus de vingt ans

On entendit l’écho lointain

D’une table ronde

Dans la ville de Paris

Qui est une grande ville.

Enfin toutes les factions se réunissent.

Pour résoudre la crise

Pour crever les abcès

Pour apaiser les querelles.

On chercha la formule

Pour radouber le navire

Pour renflouer le Cambodge

Pour le tirer de la mer de pauvreté. »

Chea-Cheng, Traduction : Christophe Macquet

1 : Tiré de l’article « Chea Chheng poète de l’éphémère et de l’amour de la vérité » d’Irène Berelowitch, magasine Culture, Cambodge – 12 octobre 2003.

 

« Soir sur Angkor »- Siem Reap

4 avis sur « « Soir sur Angkor »- Siem Reap »

  • visage
    samedi 17 février 2018 à 06:34
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    Merci Emilie!!
    Oui ça a été difficile de ne pas si perdre tant le domaine est grand. Mais quel régal!
    On espère que tout va bien pour vous et que les préparatifs se passent bien.
    A bientôt
    Gros bisous

  • visage
    samedi 17 février 2018 à 06:31
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    Merci beaucoup. Nous avons bien pensé à vous dans ce pays magnifique.

  • lundi 5 février 2018 à 19:16
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    Quel bonheur de retrouver les souvenirs des merveilles du Cambodge.
    🙏 R et N

  • lundi 5 février 2018 à 13:49
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    Coucou les amis

    Que c’est magnifique l’endroit où vous êtes !
    Un vrai régal de vous lire et d’en apprendre sur ces différents peuples qui sont si loin et étrangers pour nous!
    Ne vous perdez pas dans ce dédale de temples…

    Gros bisous 😚

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