Agra et son histoire

Le silence inonde les bords brumeux de la rivière Yamuna. A la lumière de l’aube, Agra lève le voile. Un mausolée de marbre blanc s’élève parmi les pavillons d’agrément et les jardins des princes et dignitaires de la Cour d’Agra, alors capitale de l’empire moghol. Au cœur du tombeau, repose la défunte Arjumand Banu Began, première femme et favorite de l’empereur moghol Shâl Jahân. Nous sommes en 1648, et le plus bel édifice de l’architecture moghole vient d’être achevé en sa mémoire. 370 années durant, le Taj Mahal se fera le garant de leur Amour.

 

 

 

Taj Mahal

Mars 2018, 6h30. Autour de nous une enceinte est percée sur chaque côté de quatre portes dont trois sont fausses. Sur le parvis, à peine quelques visiteurs déambulent. Devant nous, le Joyau le plus parfait de l’art musulman en Inde, chef-d’œuvre universel du patrimoine de l’humanité, le Taj Mahal. Majestueux, il hypnotise. Nous longeons un à un les canaux du jardin quand soudain à nos pieds, le voilà. Dressé sur une terrasse en grès rouge elle-même surhaussée par une plate-forme quadrangulaire en marbre de 95 mètres de côté et 7 mètres de hauteur. Allons-y…

 

 

En couleur

Dans la fraicheur de l’aube, alors que la brume disparait, les premiers rayons du soleil apparaissent sur l’édifice. Le marbre blanc, majoritaire, s’éveille. Il fut extrait au Rajasthan. Le jaspe vient lui du Pendjab, la turquoise et la malachite du Tibet, le lapis-lazuli du Sri Lanka, le corail de la mer Rouge, la cornaline de Perse et du Yémen, l’onyx du Deccan et de Perse, les grenats du Gange et du Bundelkund, l’agate du Yémen et de Jaisalmer, et le cristal de roche de l’Himalaya. En tout, vingt-huit types de pierres fines ou ornementales polychromes ont été utilisés pour composer les motifs de cette marqueterie de pierres incrustées dans le marbre. Sous l’aube, chaque pierre s’illumine et s’orne de ses plus beaux reflets. Dans une harmonie parfaite, le soleil dénude un palais aux éléments architecturaux islamiques, iraniens, ottomans et indiens. Que de beauté.

 

 

 

Le découvrir

Depuis l’angle ouest, nous apercevons dans l’ombre du Taj une mosquée. Elle fut construite afin de sanctifier l’endroit, et fournit de nos jour un lieu de culte aux pèlerins. Derrière nous, une réplique symétrique exacte de la « mosquée », connue sous le nom de jawab (« réponse »), maintient la symétrie architecturale. L’harmonie parfaite offre à l’esprit un doux repos. Sur ces dalles, le temps s’écoule sans que l’on s’en aperçoive.

Le dôme central du tombeau, haut de 74 mètres et légèrement bulbeux, captive. Ce dernier, en forme de bouton de lotus inversé, est surmonté d’un pinacle en bronze décoré d’un kalash, symbole hindouiste, et d’un croissant de lune, symbole islamique lui-même surmonte d’une plaque estampée du nom d’Allah. Dans le ciel bleu, cette pointe danse sous le regard protecteur de quatre minarets. Autonomes, ces quatre minarets de 42 mètres de hauteur sont placés aux coins de la plate-forme. Ils s’inclinent vers l’extérieur de telle sorte qu’en cas de séisme, ils s’écroulent dans la direction opposée au tombeau…

 

Le temple de l’Amour

C’est naturellement que nos pas nous entraînent au cœur du Taj. Pieds nus, nous foulons humblement la chambre funéraire. Devant nous des claustras de marbre (appelés Jali) incrustés de pierres précieuses entourent les deux cénotaphes de l’empereur et de l’impératrice. En marbre ils sont couverts d’inscriptions en caractères arabes finement ciselés, entrelacés d’incrustations de fleurs en mosaïque constituées de pierres précieuses. La pureté des pierres élève quand le silence nous pénètre. Nous souhaiterions prendre racine. Sous nos pieds, la crypte souterraine abrite en secret les corps enveloppés de linceul du couple. Orientés vers le nord et couchés sur le côté droit, ils sont ainsi tournés vers La Mecque. L’Amour témoigne ici de son éternité.

Nous quittons paisiblement ce monument en remontant son jardin. Le jardin traditionnel persan planté d’arbres symbolisant l’Éden où poussaient des fleurs en abondance fut remplacé par le vice-roi britannique Lord Curzon. Il offre aujourd’hui des pelouses typiquement britanniques. Ces dernières nous accompagnent jusqu’à la porte, le regard sans cesse tournée vers l’arrière.

 

 

Vridravan

Les yeux rivés sur l’appareil, nous contemplons les traces de ce qui est maintenant qu’un souvenir. Le train Express où nous sommes assis nous entraîne, quant à lui, à grande vitesse sur les traces de l’Indouisme.

Notre premier arrêt sera Vrindavan. Ce village situé à une dizaine de kilomètres au nord de Mathura que les Hindous considèrent comme le lieu de naissance du dieu Krishna, est, selon la légende, l’endroit où ce dernier passa sa jeunesse. Des dizaines de temples, anciens et modernes, parsèment la région laissant les pèlerins affluer de toute l’Inde et de partout dans le monde. Nous posons nos affaires au sein de l’ONG Maitri et faisons connaissance avec Parveen notre guide pour la semaine. Petit bout de femme à l’apparence fragile, cette dernière garde en elle le témoignage d’une vie bien remplie. Citadine, carriériste, femme et mère, elle abandonna ce monde à la mort de son époux. A à peine quarante ans, Parveen se replis à Vrindavan et choisi de vouer sa vie au dieu Krishna. C’est au travers ses yeux que nous découvrirons l’Indouisme.


 

 

Hindouisme

Chaque veillée débute par la visite d’un temple hindou de la région. Dans un vacarme infernale le chauffeur de tuk tuk tente de se frayer un chemin jusqu’aux portes de Prem Mandir. Nous retirons nos chaussures et foulons précipitamment les premières dalles du lieu saint. Autour de nous, les pèlerins affluent de toute part. Parveen sert alors fermement ma main et parvint finalement à nous extraire. Les musiques dansantes nous accompagnent frénétiques. Au cœur de l’édifice un spectacle effarant se joue. Sur une esplanade immense, des scènes de la vie de Krishna sont représentés grandeurs réelles. Le travail de conception est remarquable. Au rythme de la foule nous visitons un à un les tableaux. Ici règne comme une ambiance de fête foraine. Les familles déambulent s’arrêtant çà et là le temps d’une douceur. La chaleur ambiante semble inviter qui veut à se joindre à la fête. Devant nous un temple de marbre blanc entièrement sculpté et peint impressionne. Ses éclairages stroboscopiques aux couleurs vives donnent au lieu des allures de boites de nuits. A l’intérieur, les fidèles se pressent. Passant d’une divinité à l’autres, ils offrent machinalement quelques billets de banque avant de ressortir. Le lieu est brouillant, la foi peu présente, tout du moins nous passons Brice et moi-même à côté. « Je n’aime pas venir ici, ce n’est que m’a deuxième fois » nous confit Paveen…

 

 

 

« Vous savez ce qui est particulier dans la notion de dieu dans l’hindouisme, c’est que le Brahman est plus un concept philosophique qu’un principe actif. On médite dessus mais on ne l’adore pas. Le Brahman, c’est le grand tout dans lequel chacun finit par se fondre. Il n’existe pas d’être « Dieu », en tant que personne ou volonté, mais le principe divin vit et se meut en tout. L’univers est divin. Le Brahman se trouve dans un sourire, dans une fourmi, dans un ruisseau. Tout est une partie de lui. Vu que Brahman est quelque chose d’impersonnel, on ne peut pas le connaître, ni être en relation avec lui. Si on pense ainsi, il n’est pas nécessaire d’effectuer ce circuit pour moi loufoque. Moi je pense que Dieu est avant tout dans mon cœur et dans les actions que je fais chaque jour. »

 

 

Une vie de veuve

Agir, c’est désormais le maître mot de Parveen. Agir pour celles qui, comme elle, ont tout perdu. En effet, Vrindavan est aussi connue pour être la ville où se réfugient les veuves depuis environ 500 ans. La superstition en Inde est une question sociale et un problème national. La diversité des croyances et des superstitions est propre à chaque région, variant des totems pour éloigner le mauvais œil à de plus sérieux cas comme l’idée répandue qui veut que les veuves soient signe de mauvais présage. Etre veuve en Inde reste une tare, et, généralement, la belle-famille rend la femme responsable de la mort de son mari. Dans l’Inde ancienne, une veuve se trouvait pratiquement déchue de ses droits familiaux et sociaux. Elle devait mener une vie d’austérité, dormir sur le sol et se vêtir de vêtements simples et blancs. Aujourd’hui encore, près de 20 000 veuves (sur les 33 millions que compterait l’Inde), rejetées par leur famille ou belle-famille, vivent en mendiant sur les bords du Gange dans les deux villes saintes de Bénarès et Vrindavan, cette dernière appelée communément « la cité des veuves ». Ici, les conditions de vie de ces femmes sont épouvantables, et les plus jeunes sont contraintes à la prostitution pour survivre. Considérée d’abord comme la « propriété » d’un homme (père, mari, frère, cousin), la femme, en Inde, a encore un long chemin à faire pour accéder à l’égalité de statut que lui reconnaît la Constitution, mais que lui dénie encore très souvent la société.

L’association Maitri que nous avons choisi de visiter se bat chaque jour pour offrir à ces femmes une seconde vie.  Au sein de cet Ashram, Sarla, Sharti, Mama et Basani prirent le temps, et firent l’effort, de se confier à nous. Elles nous offrirent leurs histoires, leurs témoignages et leurs émotions particulièrement poignants. Ce matin, les « au revoir » sont familiaux et c’est le cœur lourd et dure que nous retrouvons la gare, destination Haridwar.

 

 

Haridwar

Seconde étape Haridwar. Située « là où l’empreinte du pied de Vishnou est inscrite dans une pierre », Haridwar est l’une des sept villes sacrées de l’Inde. C’est aussi ici que le Gange quitte les contreforts himalayens pour se répandre dans les plaines. Considéré comme une divinité par les Indiens, le Gange a le pouvoir de purifier le corps, de laver les croyants de leurs péchés et de libérer l’âme des défunts, chez les hindous. Chaque soir une cérémonie religieuse rappelle la puissance de cette croyance. Le Har-ki-Pauri réuni ici les pèlerins par millier. L’énergie ambiante se propage comme une traînée de poudre mystique aux abords du Gange. Assis sur les bords du fleuve nous sommes impressionnés par toutes ses âmes agglutinées. Soudain, les haut-parleurs se mettent à cracher à tue-tête des chants martelés comme des mantras par un prêtre, le pundit, tandis que les dévots procèdent à leurs ablutions, certains accrochés à une chaîne pour ne pas être emportés par le courant.

 

 

 

 Ghât Har-ki-Pauri

Çà et là, des feux sacrés prennent vie dans les vasques et un joyeux tintamarre de gongs s’entame. Les prières font place à d’autres chants qui gagnent bien vite en intensité. Sur le fleuve semblent portées par le vent chaud, d’innombrables corbeilles fleuries où vacille la flamme d’une bougie offerte au Gange, devant les temples illuminés.

Impossible de demeurer insensible à tant de voix qui crient leur dévotion à l’unisson, impensable de ne pas être envoûté par la puissance de ce rituel ancestral tout simplement poignant.


Du Taj Mahal, aux eaux sacrées d’Haridwar

4 avis sur « Du Taj Mahal, aux eaux sacrées d’Haridwar »

  • vendredi 13 avril 2018 à 09:19
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    Merci de partager cette culture, cette histoire et ces magnifiques photos avec nous.
    C est si bien ecrit, détaillé..on voyage avec vous.

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    • visage
      samedi 14 avril 2018 à 06:07
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      Hello Binome, merci beaucoup pour ton retour et heureux que cela te plaise. Nous essayons au maximum de faire ressentir par le texte/photo notre sentiment vécu. D’autres voyages arrivent. Bises. A bientôt.

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  • jeudi 12 avril 2018 à 19:42
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    Comme je vous envie !!!! vous vivez de superbes moments inoubliables … bravo pour ces belles images !
    Il y a un risque quand on fait de si beaux voyages en couple, c’est que vos futurs enfants veuillent tous les refaire avec vous !!!! c’est notre cas ! on leur transmis le virus des voyages …. et c’est tellement merveilleux aussi de vivre ces moments tous ensemble, ce sera votre prochaine étape !.
    Bonne continuation et merci de nous faire voyager avec vous !
    Amitiés,
    Valérie

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    • visage
      samedi 14 avril 2018 à 06:14
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      Bonjour à vous tous!
      Merci beaucoup pour ces beaux mots. Nous sommes heureux de vous avoir avec nous dans le sac à dos!
      Oui nous croisons beaucoup de parents et leurs enfants.Voir les enfants grandirent dans cette découverte de l’autre et des lieux donne à réfléchir 😉
      Nous vous souhaitons encore de belles découvertes en famille.
      A bientôt pour une nouvelle étape.
      Avec toute notre amitié.
      Brice et Alexandra

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